Débat | Headache : Génie ou fraude ?
Musique et IA : le fascinant cas Headache
Génie ou fraude ? Le journaliste Sylvain Di Cristo alias La Pieuvre résume la prise de tête collective qu’a déclenché l’utilisation de l’IA dans le projet de l’artiste londonien Vegyn, en live au Pitchfork Music Festival Paris le 2 novembre.
En collaboration avec Sylvain Di Cristo – La Pieuvre
En 2023 est sorti de nulle part un projet un peu mystérieux, Headache, qui est rapidement devenu l’un des plus plébiscités de cette année, générant des millions de streams avec un premier album (The Head Hurts But The Heart Knows The Truth), et un second, deux ans plus tard (Thank You for Almost Everything).
Musicalement, le projet Headache recouvre une poignante collection de beats de trip-hop par-dessus laquelle le poète anglais Francis Hornsby Clark déclame son mal-être en spoken word.
Mais l’engouement général pour ce projet est aussi grand que le dilemme qu’il pose : à l’heure où 44% des nouveaux titres qui arrivent sur les plateformes de streaming sont entièrement générés par IA* et que la guerre leur est déclarée, voilà que nous tombons tous sous le charme d’un projet qui l’utilise, et pas qu’un peu.
*source : Deezer, avril 2026
Cela équivaut à plus de 2 millions de titres générés par l’IA mis en ligne chaque mois. Grâce aux mesures uniques mises en place par Deezer, la consommation de musique générée par l’IA sur la plateforme reste très faible, entre 1 et 3 % du nombre total de streams. De plus, une majorité (85 %) de ces streams sont détectés comme frauduleux et sont démonétisés par Deezer. Deezer a également commandé une étude internationale unique sur les attitudes à l’égard de la musique générée par l’IA, qui a révélé que 97 % des personnes interrogées ne pouvaient pas entendre la différence entre la musique générée par l’IA et celle composée par des humains.
> Lire l’étude <
Si l’instrumentation est bien le fruit du travail du musicien britannique Vegyn, la voix qui s’exprime par-dessus est en réalité générée par intelligence artificielle. Sacrilège des sacrilèges. Dès lors, on se questionne : Francis Hornsby Clark existe-t-il vraiment ? Qui aurait alors écrit ces textes ? Vegyn nous a-t-il tous bien eu ?
Pour certain·e·s, l’utilisation de l’IA ne passe pas : sentiment de trahison, preuve de flemmardise – « pourquoi ne pas utiliser une vraie personne pour faire ce qu’elle pourrait très bien faire ? » se demande-t-on sur Reddit. Au-delà du projet Headache, c’est aussi l’avis de l’artiste électronique français Agoria, très branché sur les nouvelles technologies : « l’IA doit être utilisée de façon à ce qu’on puisse faire ce qui est impossible sans elle. »
Si l’on en revient à Headache, d’autres y ont vu – à l’inverse – la plus intelligente utilisation de l’IA dans le processus créatif musical depuis la popularisation de cette technologie. Et pour le comprendre, il faut connaître le concept du projet, et savoir qui est vraiment l’artiste derrière.
Derrière Headache, il y a Joseph Thornalley alias Vegyn, l’un des artistes anglais les plus doués de la nouvelle génération, validé par James Blake, producteur pour Frank Ocean ou Travis Scott, et principal coupable du retour en grâce du trip-hop depuis 2014. Et malgré l’impulsivité de ses sorties, Thornalley sait très bien ce qu’il fait.
À l’image des titres de ses disques (The Road to Hell Is Paved with Good Intentions ou Text While Driving If You Want to Meet God!), l’œuvre de Vegyn se situe au point d’impact de la foudre que provoque la confrontation de deux opposés : sa musique est complexe mais étonnamment accessible ; moderne mais exhale la nostalgie.
Surtout, sa musique est traversée d’humour aux nuances de noir, comme l’illustre le titre de son premier EP de 2014, All Bad Things Have Ended – Your Lunch Included. Thornalley pourrait très bien être fan du compte Instagram « Yes, but » qui, en juxtaposant deux actions contradictoires, souligne l’absurdité humaine et donne à réfléchir. Son projet Headache est traversé par cette même vocation.
Sur le fond, le fait que la voix soit humaine ou artificielle a définitivement son importance : dans le premier cas, nous serions en train d’écouter un humain qui tente de trouver sa place dans l’univers. Par exemple, lorsqu’il dit dans la chanson « Dodge This! », « all I really have to say is that I’m not scared anymore, I’m happy to be here with you all », c’est au mieux cool pour lui, au pire, cringe façon Fauve.
Mais si c’est une IA qui exprime ces mêmes paroles, alors ce qu’on écoute est une machine qui cherche à comprendre l’humanité. Ainsi le projet entier se creuse d’une profondeur nouvelle et nous tombons dans ce que le roboticien japonais Masahiro Mori a appelé, en 1970, la Vallée de l’étrange (Uncanny Valley, en VO), une théorie selon laquelle plus un robot ressemble à un être humain, plus ses imperfections nous paraissent monstrueuses.
Si l’on choisit de définir l’art comme quelque chose qui bouscule, alors sûrement que le projet Headache est une grande œuvre d’art.
Sylvain Di Cristo — La Pieuvre